ARTICLE : Cancer et alimentation par René TRÉGOUËT, Sénateur

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Edito : Cancer et alimentation : un lien toujours plus étroit (03/05/13)

Le cancer est devenu la première cause de décès au niveau mondial avec environ 8 millions de morts par an (pour 12,5 millions de nouveaux cas par an), soit un décès sur six sur la planète. Selon le Centre international de recherche sur le cancer, le nombre de décès pourrait plus que doubler et atteindre 17 millions en 2030.
En dépit des progrès médicaux considérables accomplis depuis 30 ans, le cancer reste également un enjeu majeur de santé publique dans notre Pays.
En 2010, 320 000 nouveaux cas de cancers ont été enregistrés en France et 146 500 personnes sont décédées des suites de cette maladie. Il faut cependant souligner que, pour la première fois, le taux de survie à cinq ans, tous cancers confondus, est passé en France au-dessus des 50 % puisqu’il atteint à présent 53 %.
Une récente étude publiée en janvier 2013 et intitulée "Survie des personnes atteintes de cancer en France de 89 à 2007" confirme la baisse globale de la mortalité par cancer dans notre Pays et l’amélioration de la survie nette à cinq ans pour la plupart des cancers étudiés.
Cette diminution tendancielle globale de la mortalité par cancer est également confirmée par les données de l’Institut national du cancer montrant que, si l’incidence des cancers a augmenté de 75 % depuis 1980 (passant de 57 à 100 cas pour 100 000 personnes), principalement sous l’effet du vieillissement de notre population, le taux de mortalité, si l’on tient compte de l’évolution démographique, a diminué lui de 19 %, passant de 19,8 à 16 décès pour 100 000 personnes (Voir Institut National du Cancer).
Ces différentes études montrent en outre que cette diminution globale de la mortalité réelle par cancer est ancienne puisqu’elle remonte à 1950 pour les femmes et à 1986 pour les hommes.
Cette tendance est également observée au niveau européen et en Mars 2012 une étude internationale réalisée par le Centre Hospitalier Universitaire de Lausanne a montré que la mortalité globale par cancer (à l’exception notable des cancers du pancréas et du poumon) avait régressé en un an de 10 % pour les hommes et de 7 % pour les femmes.
En septembre 2010, le Centre national britannique de recherche sur le cancer a également publié une vaste étude qui prévoit un recul global de la mortalité par cancer en Grande-Bretagne de 17 % d’ici 2030 et, selon la plupart des épidémiologistes, une diminution similaire de la mortalité par cancer est très probable en France.
A la lumière de tous ces travaux et études scientifiques, il est frappant de constater que la mortalité par cancer ne cesse de diminuer dans les pays développés alors que son incidence ne cesse d’augmenter.
Cette évolution montre à quel point les progrès scientifiques et médicaux dans la lutte contre le cancer ont été importants depuis une trentaine d’années et ont permis de faire baisser de manière significative et globale la mortalité par cancer dans tous les pays développés et notamment aux États-Unis et en Europe.
Quant à l’augmentation globale de l’incidence du cancer constatée aussi bien au niveau mondial qu’au niveau européen national, elle s’explique par l’addition de trois facteurs principaux. En premier lieu, le vieillissement général de la population. Il faut en effet rappeler que deux cancers sur trois surviennent après 65 ans et il est donc logique que le nombre de cancers augmente, à population constante si cette population vieillit.
Le second facteur est lié aux progrès considérables accomplis en matière de dépistage. De nombreux cancers aujourd’hui détectés précocement ne l’étaient pas il y a 40 ou 50 ans et ce phénomène explique en partie l’augmentation du nombre de cancers constatés.
Enfin, le troisième facteur concerne l’impact de l’environnement. On sait par exemple aujourd’hui que les particules fines émises par l’industrie, le chauffage et les transports sont probablement responsables de plusieurs dizaines de milliers de morts par an en France et ont certainement un impact en matière de cancers, même si celui-ci est difficile à évaluer.
Il est également probable que l’exposition, même à faible concentration, à certaines substances chimiques pendant des durées très longues, soit susceptible d’augmenter le risque de cancer, même si ce risque varie selon les individus en fonction de leur profil génétique.
Devons-nous pour autant considérer que l’augmentation de l’incidence des cancers est une fatalité contre laquelle nous ne pouvons pas grand-chose ? Certainement pas, car cela ne correspond pas à la réalité comme l’ont montré de nombreux travaux scientifiques rigoureux.
Même si le rôle de la génétique et celui de l’environnement ne sont pas contestables, il est aujourd’hui démontré que nos comportements et choix personnels restent décisifs en matière de prévention du cancer.
L’OMS, comme le Centre international contre le cancer ou l’Institut national du cancer considèrent en effet qu’au moins la moitié des cancers pourraient être évités ou retardés en adoptant un mode de vie plus sain et notamment en modifiant notre régime alimentaire.
Une étude réalisée par le Vanderbilt-Ingram Cancer Center en Chine et publiée en avril 2012 a montré que les femmes consommant le plus de légumes crucifères (appartenant à la famille du chou) réduisent leurs risques de cancer du sein (Voir Vanderbilt University).
Réalisée sur 4 886 femmes suivies de 2002 à 2006, cette étude montre que ce risque est réduit de 62 % pour les femmes qui mangent le plus de crucifères. Cet effet protecteur s’étend également aux femmes déjà malades qui voient leur risque de récidive réduit de 35 %.
Les légumes crucifères contiennent des substances chimiques spécifiques et notamment les isothiocyanates et les indoles qui semblent avoir un effet protecteur contre certains types de cancer.
Le sulforaphane, particulièrement présent dans le brocoli réduit le processus inflammatoire en agissant sur l’enzyme COX2 et exerce un effet protecteur contre certains cancers (Voir Institut National du Cancer).
Mais le sulforaphane agit également par une autre voie nutrigénétique très intéressante, la méthylation de l'ADN qui joue un rôle majeur dans le mode d’expression des gènes (Voir Science Daily).
Une autre étude réalisée par la même Université Vanderbilt sur 70 000 femmes chinoises suivies pendant 11 ans et publiée en octobre 2012 montre que la consommation régulière de thé vert est associée à une réduction du risque global de cancer digestif de 17 % (Voir AJCN).
Il faut aussi souligner les bienfaits du régime méditerranéen en matière de cancer, comme l’a récemment montré une équipe de recherche espagnole, sur un groupe de patients originaires de 10 pays européens.
Les scientifiques Espagnols ont suivi pendant neuf ans 485 000 patients, hommes et femmes, âgés de 35 à 70 ans et ont décortiqué leurs habitudes alimentaires : consommation de fruits et légumes, de protéines animales, de graisse, de sucre et de produits laitiers. Résultat : l’adoption de ce type de régime réduit de 33 % le risque de cancer de l’estomac. (Voir NCBI).
En juillet 2008, une vaste étude réalisée sur plus de 26 000 personnes en Grèce et publiée dans le Journal britannique du cancer a montré pour sa part que l'adoption d'un régime alimentaire de type méditerranéen (peu de viande rouge, beaucoup de fruits et légumes, des céréales, de l'huile d'olive et un peu de vin) réduit de 12 % les risques de cancer (Voir Nature).
Une autre étude publiée en novembre 2010 mérite d’être citée : elle a évalué l'impact d'un régime semi-végétarien, pesco-végétarien, ovo-lacto-végétarien ou végétalien sur le risque de cancer comparativement à un régime omnivore (Voir NCBI).
Ce travail a décortiqué pendant neuf ans les habitudes alimentaires de plus de 69 000 adventistes américains, un mouvement religieux et a étudié les cas de cancer survenus pendant ce temps dans ce groupe (2 939 cas de cancers).
L’étude montre que ces adventistes pratiquant un régime végétarien ont un risque global de cancer diminué de 16 % par rapport à la population générale. La protection semble accrue pour les femmes avec une diminution du risque pouvant atteindre 34 %. Plus spécifiquement, un régime ovo-lacto-végétarien semble particulièrement protecteur face aux cancers gastro-intestinaux (25 % moins de risque). Ces résultats confirment donc de précédentes études.
Une autre étude publiée en mars 2009 et réalisée par des chercheurs de l'Université d'Oxford, sous la direction du Professeur Timothy Key, a passé au crible les comportements alimentaires de 63 500 hommes et femmes britanniques depuis les années 1990.
Ce travail a montré une réduction globale du risque de cancer de 11 % chez les personnes ne consommant pas de viande (Voir AJCN).
Ces différentes études confirment donc le rôle déterminant de nos habitudes et de nos choix alimentaires en matière de prévention et de protection contre le cancer. Pour autant, rien n’est simple dans ce type de prévention, pourquoi ?
Parce qu’on sait à présent, grâce aux récentes avancées de la génétique et de la génomique, que les risques pour une personne donnée de développer tel ou tel cancer ne dépendent pas seulement de son génome mais sont également liés de manière importante à son mode de vie qui va permettre ou au contraire empêcher l’expression de certains gènes favorisant l’apparition d’un cancer.
L’intrication de ces différents facteurs est telle que la plupart de ces scientifiques sont d’accord pour affirmer aujourd’hui qu’il n’est pas possible de se prémunir complètement du cancer en optant pour un mode de vie sain et une alimentation équilibrée.
Néanmoins, un consensus se dégage au sein de la communauté scientifique pour reconnaître l’importance, jusqu’à présent sous-estimée, de nos choix de vie en matière de risque de cancer.
Pourtant, une idée reçue tenace continue à être largement répandue dans l’opinion publique. Il s’agit de l’idée selon laquelle le cancer serait essentiellement provoqué par des facteurs extérieurs à notre volonté et à nos choix, facteurs génétiques d’une part et facteurs environnementaux d’autre part.
Il faut le rappeler avec force : cette idée n’est pas exacte, comme le montre un nombre croissant de travaux scientifiques rigoureux. Par exemple, de nombreuses personnes continuent à croire qu’un fumeur vivant à la campagne dans un environnement non pollué a moins de risques de développer un cancer du poumon qu’un non-fumeur vivant en ville dans une zone exposée à la pollution atmosphérique.
Cette conviction est fausse, comme l’ont montré plusieurs études scientifiques et le tabac est un facteur de risque bien plus grand que la pollution en matière de cancer.
Il en va de même pour l’alimentation : sans nier bien évidemment l’impact que peut avoir la consommation à long terme d’aliments et de produits contenant certaines substances chimiques, qu’il s’agisse de conservateurs ou de résidus de pesticides, il n’en demeure pas moins vrai que l’adoption d’une alimentation équilibrée et saine, limitant la consommation de graisses saturées, de sucre et de protéines animales et favorisant les fibres ainsi que les fruits et légumes frais, permet de réduire sensiblement les risques de cancer, même dans le cadre de la consommation d’aliments essentiellement issus d’un mode de production industrielle.
Alors pourquoi ces idées reçues sont-elles si tenaces ? Pour une raison assez simple. Il est plus facile et plus « confortable », face à une maladie comme le cancer, qui continue à inspirer une grande crainte, de croire que ce fléau relève essentiellement de la fatalité et de causes externes sur lesquelles nous n’avons pas de prise.
Mais nous savons à présent que cette conviction ne correspond pas à la réalité. Il est en effet établi qu’il serait très probablement possible d’éviter plus de la moitié des cancers en adoptant quelques règles simples de vie : ne pas fumer, limiter strictement sa consommation d’alcool, avoir une activité physique régulière et opter pour une alimentation de type méditerranéenne.
Il faut enfin tordre le cou à l’idée simpliste du déterminisme génétique qui voudrait que certaines personnes, en raison de leurs gènes, ne puissent pas échapper aux cancers.
Des études scientifiques passionnantes et concordantes ont montré depuis une dizaine d’années qu’un changement de mode de vie et de comportement alimentaire pouvait modifier de manière profonde et durable les modes d’expression de nos gènes.
Une nouvelle discipline, la nutrigénomique, montre qu’une alimentation saine, privilégiant certains aliments, peut, dans un très grand nombre de cas, empêcher l’expression de gènes favorisant le cancer. Il n’y a donc aucun déterminisme rigide et absolu de nature génétique même si, bien sûr, il n’est pas contestable que certaines personnes ont la chance de posséder un génome qui va les rendre particulièrement résistantes aux cancers, y compris lorsqu’elles adoptent des comportements à risque.
En s’appuyant sur ces nouvelles connaissances scientifiques et sur ces découvertes récentes des mécanismes biologiques et cellulaires fondamentaux par lesquels l’environnement va profondément influer l’expression de notre génome, il serait donc très utile et sans doute très efficace, en termes de prévention, de mettre en place dès le plus jeune âge une véritable éducation sanitaire axée notamment sur la connaissance des règles nutritionnelles et diététiques.
C’est en effet dès l’enfance que nous devons intégrer et intérioriser les règles simples de « bonne conduite » alimentaire qui permettront de prévenir l’apparition de la majorité des cancers ou d’en retarder considérablement la survenue.
Paradoxalement, à mesure que la science progresse et que la médecine comprend de mieux en mieux cette maladie redoutable et complexe, nous découvrons à quel point cette science et cette médecine ne sont pas suffisantes pour venir à bout de ce fléau.
Tant que nous n’aurons pas compris que nous sommes nous-mêmes nos premiers médecins et que nos choix de vie constituent notre meilleure protection contre cette maladie redoutée, nous ne gagnerons pas la bataille contre le cancer. Mais rien n’est plus difficile à modifier que les habitudes sociales et culturelles qui existent depuis des siècles.
L’État, en étroite coopération avec les acteurs médico-sociaux et associatifs, devrait s’atteler sans tarder à cette tâche difficile d’éducation qui prendra une génération mais aura, j’en suis convaincu, des effets considérables et décisifs, en synergie avec les progrès médicaux, dans la lutte contre le cancer.
René TRÉGOUËT
Sénateur Honoraire
Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat


Edito : Cancer : vers un grand tournant conceptuel ? (19/07/13)


L’Institut national du cancer vient de publier un rapport très intéressant qui constitue une véritable « somme » épidémiologique concernant l’évolution de l’incidence et de la mortalité par cancer en France depuis une trentaine d’années. (Voir Institut National du Cancer)
Cette vaste étude, qui porte sur l’ensemble des cancers, nous apprend qu’en 2012, 355 000 nouveaux cas de cancers ont été observés (200 000 chez l'homme et 155 000 chez la femme).
Sans surprise, les cancers les plus fréquents chez l’homme sont ceux de la prostate (57 000 nouveaux cas par an), du poumon (28 000 nouveaux cas) et du colon  (23 000 nouveaux cas).
Chez la femme, c’est le cancer du sein qui arrive en tête (49 000 nouveaux cas par an), devant le cancer colorectal (19 000 nouveaux cas) et le cancer du poumon (11 000 nouveaux cas).
Pour 2012, la dernière année connue, 148 000 décès par cancer ont été enregistrés en France. Le cancer du poumon reste le plus meurtrier (hommes et femmes confondus), avec plus de 30 000 morts par an. Viennent ensuite le cancer du côlon, avec 18 000 morts par an et le cancer de la prostate, avec 9 000 morts par an.
Il faut le répéter inlassablement, bien que le nombre de nouveaux cas de cancers ait sensiblement augmenté depuis 1980 (110 %), la mortalité réelle par cancer, une fois pris en compte l’augmentation de la population et son vieillissement important, n’a cessé de diminuer depuis 30 ans.
Ce que les épidémiologistes appellent « Le taux standardisé de mortalité » a en effet diminué en moyenne de 1,5 % par an chez les hommes et de 1 % par an chez les femmes au cours de ces 30 dernières années.
Cette apparente contradiction entre une augmentation sensible de l’incidence des cancers depuis 1980 et une diminution importante de la mortalité réelle s’explique fort bien si on prend en compte, d’une part, les facteurs démographiques et, d’autre part, le fait que les cancers les plus mortels ont, heureusement, plutôt eu tendance à diminuer alors que les cancers les moins graves avaient tendance à augmenter.
Mais même si l’augmentation globale de l’incidence des cancers reste indéniable sur 30 ans, l’étude souligne une rupture depuis 2005 qui se traduit par une diminution globale de l’incidence des cancers chez l’homme et une stabilisation de l’incidence globale des cancers chez la femme.
Cette rupture encourageante, bien que récente, en matière d’incidence, serait due à la conjonction de plusieurs facteurs : amélioration des techniques de dépistage précoce, amélioration de la prévention globale et conséquences des changements de comportement à risques.
Il faut par ailleurs souligner que cette évolution à la baisse de la mortalité globale par cancer (après ajustement des différents facteurs démographiques), se retrouve au niveau européen et dans tous les pays développés.
Aux États-Unis par exemple, il est remarquable de constater que le nombre de décès par cancer, en valeur absolue, est redescendu à son niveau du début des années 30, alors que la population américaine a plus que doublé au cours des 80 dernières années.
Contrairement à ce qu’affirment certains discours alarmistes, parfois repris par les médias, toutes les études épidémiologiques sérieuses, tant nationales qu’internationales, convergent pour indiquer que la mortalité réelle par cancer n’a cessé de diminuer depuis environ 30 ans, si l’on tient compte évidemment de l’augmentation et du vieillissement considérable des populations concernées.
Aujourd’hui, en France et dans la plupart des pays développés, près de six cancers sur 10 (58 % exactement en France) peuvent être guéris ou du moins stabilisés (la guérison d’un cancer étant définie comme la survie du malade cinq ans après l’établissement du diagnostic).
Mais en dépit de cette évolution extrêmement positive, le cancer reste un immense défi social, scientifique et médical et cette maladie multiforme et très hétérogène révèle chaque jour une complexité insoupçonnée.
En matière de recherche fondamentale et de connaissances des mécanismes intimes qui, au niveau génétique, biochimiques et moléculaires, conduisent au déclenchement d’un cancer, ces 20 dernières années ont véritablement constitué une rupture et permis d’accomplir des pas de géant, même si, malheureusement, les retombées thérapeutiques issues de ces avancées scientifiques et théoriques sont parfois plus difficiles et plus longues à advenir que prévues.
Il n’est bien sûr pas question ici, dans le format qui est celui d’un éditorial, de faire la synthèse de toutes les avancées passionnantes qui sont en cours dans la compréhension intime de la maladie cancéreuse.
Néanmoins, de récentes découvertes méritent d’être évoquées. En avril 2013, des chercheurs de la prestigieuse École de Médecine de Stanford ont ainsi annoncé qu'il était envisageable, en utilisant un anticorps spécifique nommé CD47, de bloquer chez l'animal le développement de la plupart des cancers (Voir PNAS).
Ces scientifiques, dirigés par Irving Weissman, avaient déjà révélé le rôle-clé de cet anticorps CD47 dans la mobilisation du système immunitaire contre certaines formes de cancer.
Ce nouveau travail montre cette fois que le CD47 est en mesure de bloquer une protéine essentielle au développement des cellules malignes et permet de surcroît à notre système immunitaire de lutter efficacement contre de nombreuses formes différentes de cancer.
Les promesses thérapeutiques de cet anticorps ont déjà été confirmées par des essais sur l’animal et il ne fait nul doute que cette voie pourrait déboucher sur une percée thérapeutique majeure en cancérologie.
Cette perspective de pouvoir bloquer à la source la formation et la dissémination d’un cancer ne relève plus désormais du rêve lointain. En effet, un mois après l’annonce des chercheurs de Stanford, une autre équipe britannique du Collège universitaire de Londres, dirigée par le professeur Roberto Mayor, a annoncé le 18 juin dernier avoir découvert un mécanisme cellulaire fondamental dont l'utilisation pourrait peut-être, à terme, permettre de bloquer le cancer dans sa phase initiale et d'éviter la formation de métastases. (VoirNature).
Le professeur Mayor est persuadé qu'il est possible de bloquer ce mécanisme, qui implique les cellules de la crête neurale, et d'empêcher ainsi la dissémination d'un cancer initial et la formation de métastases distantes.
Toujours il y a quelques semaines, une équipe américaine de l'Université de Notre Dame (Indiana), dirigée par Zachary T. Schafer, a montré pour sa part comment les cellules cancéreuses parviennent à déjouer l'apoptose, le processus qui devrait normalement les conduire à la mort programmée (Voir Cancer Research).
Ces recherches ont notamment pu montrer que les cellules cancéreuses parviennent à se répandre dans l’organisme en mobilisant certaines enzymes capables de neutraliser le stress oxydatif. Selon ces chercheurs, il serait possible d’agir de manière ciblée pour bloquer ces enzymes antioxydantes, ce qui aurait pour effet d’empêcher la formation de métastases souvent mortelles.
Une autre découverte très intéressante présentée à l’occasion du grand congrès mondial de cancérologie Asco, à Chicago, il y a quelques semaines, concerne les anticorps monoclonaux de la famille anti-PD1.
Cette immunothérapie suscite de grands espoirs et l’un de ces anticorps, baptisé MPDL3280A, a fait l’objet d’essais cliniques qui ont donné des résultats « très encourageants » sur 140 patients souffrants de cancers avec métastases.
Il y a quelques semaines, une autre équipe de recherche américaine, de l'Université de l'Illinois, dirigée par le Professeur Lin-Feng Chen, a réussi à désactiver une molécule appelée NF-kB, fortement impliquée dans le déclenchement de certains cancers (Voir Cancer Research).
À l’occasion de ces recherches, les scientifiques ont été surpris de constater que NF-kB pouvait avoir, selon les circonstances et l’environnement biologique, des effets négatifs ou positifs en matière de cancer. Ces chercheurs ont par ailleurs montré qu’une molécule expérimentale, le JQ1, pouvait bloquer l’activation de NF-kB, empêchant ainsi l’expression de certains gènes clés dans certains cancers.
Cette ambiguïté surprenante et jusqu’ici mal connue du rôle du système immunitaire en matière de cancer a été confirmée il y a encore quelques jours par des chercheurs canadiens de l'Université McGill et de l'Université de Calgary. Ils viennent de découvrir le rôle ambivalent du système immunitaire dans la lutte contre les cellules cancéreuses (Voir JCI).
Selon ces recherches, certains globules blancs, chargés de combattre les infections, pourraient également favoriser la propagation des cellules cancéreuses dans l'organisme et la formation de métastases.
« Nous avons pu pour la première fois identifier un mécanisme nouveau de propagation du cancer et nous pensons que certains traitements existants utilisés pour d'autres pathologies que le cancer pourraient prévenir ce mécanisme de propagation du cancer et des métastases. » précise le Professeur Lorenzo Ferri, qui dirige ces travaux.
Travaillant sur des cultures cellulaires de souris, les chercheurs ont notamment pu établir l'existence d'un lien de causalité entre l'infection, la réponse des globules blancs (inflammation) et le développement des métastases. Ces recherches ont également pu montrer que certains médicaments déjà utilisés dans certaines pathologies avaient la capacité de désactiver ces pièges extracellulaires du neutrophile.
Administrés sur des souris, certains de ces médicaments ont permis de réduire très sensiblement le développement des cellules cancéreuses et la formation de métastases à distance. Autre élément très intéressant : des essais sur l’animal ont montré que ce mécanisme semble impliqué dans de nombreux types de cancer.
De récentes recherches montrent également à quel point le cancer est un phénomène biologique étroitement associé au vieillissement et à la longévité génétiquement programmée.
Réalisée entre 1992 et 2010 à partir d’environ 1000 cas de cancer, une vaste étude internationale associant des chercheurs de l'Inserm, des Universités du Michigan et de l'Iowa et de l'Université de l'école médicale Exeter, a pu montrer que les personnes dont les parents ont une durée de vie sensiblement supérieure à la moyenne avaient un risque global de cancer diminué de 24 % (Voir Medical Xpress).
Ces recherches montrent que le taux de mortalité globale diminuait pour chaque enfant de 19 %, pour chaque décennie de vie supplémentaire des parents au-delà de 65 ans. Les enfants dont les mères étaient décédées après 85 ans voyaient leur taux de mortalité diminué de 40 % par rapport à la moyenne de la population.
Ce lien entre cancer et vieillissement est également éclairé d’une lumière nouvelle par deux découvertes, publiées par la presse scientifique internationale il y a seulement quelques jours.
La première de ces découvertes concerne une surprenante corrélation entre la maladie d’Alzheimer et le risque global de cancer.
En effet, selon une étude italienne réalisée sur 25 000 Milanais par Massimo Musicco et intitulée « les malades d’Alzheimer ont un risque moindre de cancer », les personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer ont un risque réduit de 43 % de développer un cancer, par rapport aux personnes n’étant pas touchées par la maladie d’ Alzheimer.
Corrélativement, les patients touchés par un cancer ont 35 % moins de risque de développer la maladie d’Alzheimer (Voir Neurology).
Pour certains scientifiques, cette relation de causalité inversement proportionnelle serait la manifestation de deux modes de programmation génétique distincts mais complémentaires dans le fonctionnement du vivant. Le premier se traduirait par une prolifération incontrôlable des cellules qui mèneraient au cancer et le second conduirait au contraire à une destruction cellulaire qui provoquerait la maladie d’Alzheimer. 
La seconde découverte a été réalisée par une équipe de recherche internationale, placée sous la direction du Professeur Philippe Froguel du laboratoire Génomique et maladies métaboliques (CNRS/Université Lille 2/Institut Pasteur de Lille).
Ces chercheurs, en utilisant une technique d’analyse génétique reposant sur des puces à ADN, ont pu établir l’existence d’une accumulation croissante d’anomalies chromosomiques chez des patients souffrant de diabète de type 2.
Pour parvenir à cette conclusion, les scientifiques ont recherché la présence de ces anomalies chromosomiques dans l'ADN sanguin de 7 400 individus de plus 50 ans, parmi lesquels 2 200 présentaient un diabète de type 2.
Ces travaux ont permis de montrer que le sous-groupe souffrant de diabète de type 2 présentait quatre fois plus d’anomalies chromosomiques en moyenne que le groupe témoin.
Selon cette étude, cette fréquence anormalement élevée des anomalies chromosomiques, que l’on retrouve par ailleurs chez les sujets âgés, expliquerait le risque important de cancer chez les patients souffrant de diabète de type 2.
On le voit, la recherche biologique confrontée au polymorphisme et à l’extrême complexité de la maladie cancéreuse est sans cesse contrainte d’élargir son champ de réflexion et d’investigation et d’utiliser massivement les nouveaux outils mathématiques et informatiques qui permettent de repérer les anomalies génétiques et moléculaires pouvant mener au cancer et de classifier la très grande variété de tumeurs, à partir de leurs caractéristiques moléculaires et génétiques spécifiques.
Il faut enfin souligner que les avancées conceptuelles majeures en matière de cancer peuvent parfois venir de scientifiques issus de disciplines a priori bien éloignées de cette redoutable pathologie.
C’est ainsi qu’il y a quelques semaines un article publié par l’Institut américain de la physique et intitulé « Le cancer résulterait-il de l’exécution d’un programme de type mode sans échec » a fait grand bruit en proposant un cadre théorique nouveau et très original de l’origine du cancer (Voir IOP).
Selon cet article, cosigné par le physicien américain Paul Davies et l’astrophysicien australien Charles Lineweaver, le cancer pourrait être un processus inséparable de l’essence du vivant et de sa longue évolution, vieille de 3 milliards et demi d’années.
Selon cette théorie, le processus cancéreux trouverait son origine dans l’évolution du vivant et notamment dans le passage des organismes monocellulaires aux organismes pluricellulaires, il y a un milliard d’années.
Ces chercheurs pensent qu’il faut considérer le cancer comme une sorte de programme informatique qui s’apparenterait au fameux « Mode sans échec » que chacun d’entre nous a un jour utilisé sous Windows pour pouvoir redémarrer son ordinateur après un plantage.
À l’instar de ce programme informatique de secours, le cancer résulterait du déblocage et de la réactivation de plusieurs programmes de développement génétique conservés tout au long de l’évolution du vivant.
Selon Davies, c’est bien l’environnement cellulaire perturbé qui provoquerait dans nos cellules la réactivation de procédures et de programmes génétiques archaïques, profondément inscrits dans l’évolution du vivant et conduisant à un dérèglement et à une perte de contrôle informationnel qui déclencherait les cancers.
Ce nouveau cadre théorique permettrait notamment de mieux comprendre pourquoi il existe une telle proximité entre les mécanismes biologiques et génétiques de l’embryogenèse et ceux à l’origine du cancer.
Bien qu’il soit encore trop tôt pour évaluer l’intérêt heuristique de cette nouvelle approche conceptuelle du cancer, il est aujourd’hui certain que la bataille contre cet ennemi protéiforme, déroutant et souvent insaisissable, parce qu’inscrit au cœur même de la vie, est en train de changer de nature et de dimension.
Il ne fait en effet à présent plus de doute que la victoire définitive contre le cancer ne sera pas l’œuvre des seuls médecins et biologistes.
Face à l’immense masse de données accumulées en matière génétique, moléculaire et biochimique sur les mécanismes qui provoquent le cancer et lui permettent souvent de s’étendre en déjouant les défenses immunitaires, la science a compris qu’elle devait mobiliser l’ensemble des disciplines dans le cadre d’une approche totalement transdisciplinaire, incluant notamment les mathématiques, la physique et l’informatique.
C’est à cette condition que le cancer, même s’il est inséparable des mécanismes fondamentaux du vivant, pourra, non pas être supprimé mais régulé et contrôlé, de manière à devenir une maladie chronique qui cessera d’entraîner la mort du patient. Cette évolution conceptuelle et thérapeutique est déjà d’ailleurs largement en cours puisqu’on voit à présent des patients vivre avec leur cancer pendant de très longues années grâce aux progrès incessant des différentes thérapies.
De la même manière que les vaccins n’ont pas fait disparaître les virus mais ont permis des avancées majeures en matière de contrôle des épidémies et de réduction de la mortalité due aux maladies infectieuses, l’association des approches biologiques, génétiques, immunologiques, physiques et mathématiques, permettra, j’en suis convaincu, de contrôler avant le milieu de ce siècle la quasi-totalité des types de cancer.
Mais, répétons-le une fois encore, cet objectif ne pourra être atteint qu’en associant étroitement trois composantes irréductibles et indissociables : les avancées de la recherche fondamentale, une action politique résolue et globale sur les facteurs environnementaux qui augmentent les risques de cancer et, bien entendu, la mise en place d’une prévention active et personnalisée, s’appuyant sur les risques génétiques individuels et reposant sur des changements profonds dans nos modes et choix de vie.
Si nous parvenons à agir de manière résolue, cohérente et globale sur ces trois leviers, nous pourrons, non pas faire disparaître le cancer, qui est inséparable de la vie elle-même, mais supprimer pour la première fois dans la longue histoire de notre espèce, l’immense cortège de souffrances et de mort qui accompagne cette maladie depuis la nuit des temps.
René TRÉGOUËT
Sénateur Honoraire
Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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